Le fantabuleux blog de Kevo42
Accueil du site > Films > Actualités cinématographiques > Maléfique - Robert Stromberg

Maléfique - Robert Stromberg

lundi 9 juin 2014, par Kevo42

L’énorme succès d’Alice au pays des merveilles de Tim Burton a lancé la mode des films de conte de fées. Depuis, il ne se passe pas trois mois sans qu’on en voit un. Rappelons en bloc : Le monde fantastique d’Oz, Jack le chasseur de géants, la Belle et la bête version Christophe Gans, et d’autres que j’ai déjà oublié.

C’est dans ce contexte de valorisation du fonds de commerce que Disney lance une nouvelle version de la Belle au bois dormant avec ce Maléfique. L’enjeu est de taille : non seulement les Princesses sont revenues au cœur de l’activité Disney, mais cette histoire en particulier est centrale. Son château n’est-il pas le logo de la marque et l’entrée des parcs d’attraction ?

Problème : Aurore est la princesse la plus passive de toutes puisqu’elle dort. Comment faire un film sur elle, sachant qu’Andy Warhol n’est plus disponible ?

En mettant sur le devant de la scène Maléfique, la mauvaise fée, le film prend une direction étonnamment féministe, et, on va le voir, assez intéressante.

Attention, cet article raconte beaucoup de choses du film, donc si vous ne voulez rien savoir, ne le lisez pas, ou lisez uniquement la conclusion.

Le premier film 100% #yesallwomen

Le 23 mai de cette année, un jeune homme de 23 ans a tué six personnes avant de se tuer sur le campus de Santa Barbera en Californie. La particularité de cette tuerie désormais trop banale, est que le tueur a posté des vidéos et un pamphlet d’une misogynie extrême avant son acte. La minimisation de ce fait par la plupart des médias, et la réaction de nombreux hommes se dédouanant en disant : cet homme ne représente pas les autres hommes (not all men are like this man) a amené les utilisatrices américaines de Twitter à inventer le #yesallwomen, où chacune raconte une agression, peur ou remarque misogyne reçue dans leur quotidien.

La quantité de témoignages reçues révèle deux choses :

1 – même en 2014, ce n’est pas facile d’être une femme.

2 – comme Sailor Moon, les filles ne se laissent plus faire.

Il est évident que twitter est un filtre particulier qui met en évidence des comportements qui ne reflètent pas la société (d’autant plus que je ne vais pas suivre des imbéciles racistes et sexistes), mais on sent une vraie montée en puissance de la pensée féministe. Que cela plaise ou non, semble justifié ou non, nous avons quand même une ministre des droits des femmes en France, ce qui veut dire que l’Etat considère qu’il s’agit là non seulement d’une question importante, mais d’un problème qui demande beaucoup d’énergie pour être réglé. A titre personnel, je considère cela comme une très bonne chose.

Quel rapport cela a-t-il avec Maléfique ?

Les contes de fées ont le plus souvent transporté une image extrêmement traditionnelle de la femme qui peut se résumer ainsi : fait bien le ménage, ne soit pas prétentieuse, et le prince charmant viendra pour te délivrer et te permettre de faire le ménage chez lui.

Le cas d’Aurore est un peu différent car elle est née en princesse, mais ce n’est certainement pas un hasard si sa malédiction est liée à un métier à tisser : la couture étant une distraction de femme noble.

L’axe retenu pour ce film est donc de faire Maléfique l’héroïne, et pour cela donner une raison à son action un peu plus forte que je ne suis pas contente, paf, t’es maudite, ce qui est, vous le conviendrez, une réaction un peu soupe au laid à une non invitation à un baptême. Et cette justification est 100% #yesallwomen puisqu’il s’agit en quelque sorte du premier rape and revenge tout public.

Le parti-pris de Maléfique est en effet

1 – de montrer qu’une femme peut être incroyablement puissante

2 - que la traîtrise et la dégueulasserie des hommes est sans limite

3 – que les femmes, mêmes détruites par la misogynie, peuvent se relever et triompher dans un monde qui serait bien meilleur sans hommes.

Chacune de ces étapes est rare dans un monde où presque la moitié des films échouent à passer le test de Bechdel (c’est à dire un film où une femme a une conversation avec une femme qui ne contient aucune référence à un homme), et s’il est très étonnant de voir cela venant de Disney, cela l’est peut-être moins venant de la scénariste Linda Woolverton, qui a notamment scénarisé la Belle et la bête et le Roi Lion. Même dans son Alice au pays des merveilles, on pouvait voir Alice se réfugier au pays des merveilles pour échapper à un mariage arrangé, et prendre l’épée pour conquérir son indépendance.

Une femme puissante

Il y a deux royaumes dans le film : le monde des fées, largement matriarcal, bien qu’il n’y ait officiellement ni roi ni reine, et le monde des hommes, largement patriarcal, composé d’hommes à barbes et armures, qui n’aiment pas ce qu’ils ne comprennent pas, et à vrai dire, ils ne comprennent pas grand chose.

Maléfique est décrite comme la plus puissante fée. Elle passe son temps à voler, est amie avec tous les êtres de la forêt et les défend contre les hommes, en se révélant être une redoutable guerrière et stratège. Bien que déjà appelée Maléfique (ce qui à mon avis est une erreur), ce nom ne peut être compris que comme venant des hommes. Il est dommage qu’elle n’ait pas deux noms : un pour les créatures féeriques qui la respectent, et un pour les hommes qui la craignent.

Peut-être était-ce trop complexe.

Une femme trahie

La vraie relation dont traite le film n’est pas entre Aurore et le prince Charmant, mais entre Maléfique et Stefan (joué par Sharlto Copley à l’âge adulte), et ce n’est pas une belle histoire d’amour.

Le #yesallwomen contient un certain nombre d’histoires de femmes violées par des amis sur des campus, qui ont profité qu’elles avaient un peu picolé pour leur forcer la main, ou qui leur ont carrément mis du GHB dans le verre. L’histoire de Maléfique et Stefan est de cet ordre. Alors que leur union devrait unir les deux royaumes, ou plutôt marquer l’entrée de Stefan dans le monde des fées, celui-ci choisit de prouver sa valeur auprès des hommes en « violant » Maléfique. La symbolique est assez claire : profitant de son amour, il lui fait boire une potion d’endormissement, et à son réveil, celle-ci se rend compte qu’on lui a coupé les ailes.

Elle qui auparavant était insouciante et volait de lieux en lieux, se referme sur elle-même, érigeant un énorme mur de ronces pour se protéger du monde extérieur.

Si vous êtes comme moi, vous pensez à ce moment à cette chanson de Fiona Apple intitulée Sullen Girl et surtout à ce couplet :

Is that why they call me a sullen girl – sullen girl They don’t know I used to sail the deep and tranquil see But he washed me shore and took my pearl And left an empty shell of me

Est-ce pour cela qu’ils me traitent de fille renfermée ? Ils ne savent pas que je naviguais sur la mer profonde et tranquille, Qu’il me fit m’échouer sur le rivage et qu’il prit ma perle Ne laissant plus de moi qu’une coquille vide.

(Rappelons au passage que Fiona Apple a été violée à l’âge de 12 ans et que cette chanson parle très vraisemblablement de ça, mais peut-être pas en fait, parce que dans la vidéo elle parle juste de quelqu’un qui est incompris et qui se renferme à cause de ça, alors je ne sais pas).

Ce qui est très intéressant dans ce moment de Maléfique est que Stefan non seulement n’est pas puni d’avoir « volé les ailes » de Maléfique, mais est récompensé, puisqu’il épouse la fille du roi avant de le devenir à son tour. Si j’étais féministe, je parlerais à cet endroit de « culture du viol », mais j’avoue que je ne suis pas sûr d’utiliser ce terme à bon escient.

Disons qu’il y a une ambiguïté : si on prend le film littéralement, les humains ne font que fêter celui qui a vaincu la créature féerique la plus puissante, les ailes étant la preuve de sa victoire. Si on en fait une lecture métaphorique féministe, on y voit un homme qui couche contre sa volonté avec une femme trophée, qu’il trahit, et qui est récompensé par ses pairs pour cet « exploit ».

Après cette scène, aucun homme ne sera montré comme étant une figure positive, ni même comme étant une figure puissante. Le seul homme montré sous un jour favorable est Diaval (joué par le très emo-dark Sam Riley, qui jouait Ian Curtis dans Control), qui est un corbeau transformé en homme. Il n’est que le serviteur de Maléfique, appelé à être changé dans toutes les formes dont elle aura besoin.

Les deux autres personnages masculins ne sont pas mieux lotis : Stefan va se laisser hanter par son obsession pour Maléfique et devenir impuissant (au sens propre, il ne peut plus agir). Le prince charmant quant à lui se révèle incapable d’évoquer une figure héroïque, et ressemble plus à un membre de boys band un peu idiot qui se serait trompé de film.

Rise like a phenix

Dernière étape enfin, tout le film traite de comment un monde sans homme serait bien meilleur. Durant le film, Maléfique va développer une sympathie très forte pour Aurore, qui est la fille qu’elle aurait pu avoir avec Stefan si celui-ci n’avait pas été un porc. Elle va la protéger, lui ouvrir les clés de son royaume, et en retour celle-ci va lui rendre ses ailes. C’est donc une femme qui va unir le royaume des fées et celui des hommes, et si elle va bien se marier avec le prince charmant à la fin, elle ne doit son pouvoir qu’à elle-même, et ne se fera pas prier pour le montrer.

Mais alors, ce blockbuster machine à fric a l’air très intéressant ?

Et oui, mais en fait non.

Le cinéma n’est pas un essai de sociologie. De même que certains films peuvent très bien fonctionner en étant assez creux, d’autres peuvent être intellectuellement très riche, mais artistiquement raté.

Le film souffre de deux gros défauts : un défaut artistique, et un défaut dramatique.

Défaut artistique : le film est plutôt moche. Le réalisateur est l’ancien directeur artistique d’Avatar et d’Alice au pays des merveilles version Burton, et on le sent assez. Tout fait plastique et laid. Les versions super-deform des actrices qui jouent les fées ou les mini-créatures de la lande n’arrivent même pas à choquer tant elles sont fades et sans imagination. Dans La belle et la bête de Gans, il y a de nombreux défauts, notamment les chibi - chiens maudits qui sont infernaux, mais la direction artistique, mélange de Gustave Doré et de Tetsuya Nomura avait une très forte personnalité. Là, le film est en pilote automatique constant, et à part une arrivée assez classe de Sharlto Coplay en armure façon Dark Souls, rien ne retient l’attention, et surtout pas ces nombreuses scènes où Maléfique jeune survole son royaume, prête à chanter à qui le lui demandera.

Défaut dramatique : tout ceci est très plat. Maléfique est un des rares films qui semble n’être constitué que de scène d’expositions. Les dialogues ne sont jamais moteurs de l’action. Il y a une scène, puis une voix off qui nous explique ce qu’on vient de voir, et ce qui se passe dans la tête des personnages, et ce qui va se passer. On a l’impression de lire un récit qui ne serait écrit qu’à l’imparfait. Ainsi, la trahison de Stefan aurait pu être dix fois plus forte, si on avait vécu avec les personnages, et pas seulement vu deux scènes reliées par le narrateur disant : pendant ce temps, ils se sont appréciés de plus en plus.

La conséquence est que l’on a constamment l’impression que le film n’a pas démarré, jusque dans les cinq dernières minutes, où il se passe enfin quelque chose, avant de revenir sur de la narration.

Et alors c’est bien ?

Maléfique porte bien son nom en ce qu’il est vraiment un gâchis monstrueux. Car d’un côté on a une relecture audacieuse et féministe du conte de fées, et d’un autre côté on a une réalisation très terne au service d’une action qui ne prend jamais. En clair, on s’ennuie plus que l’on est ému.

Je suis tout à fait d’accord avec le fait que le cinéma a besoin d’héroïnes fortes. Reste maintenant à les servir avec de bons films.

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0