Le fantabuleux blog de Kevo42

Locke - Steven Knight

lundi 4 août 2014, par Kevo42

Si vous avez lu les sorties cinéma du 23 juillet vous avez vu que j’avais été plutôt intrigué par ce film.

J’adore Tom Hardy depuis que l’ai découvert dans Bronson, il ne m’a jamais déçu, et la perspective de le voir porter un film entièrement sur ses épaules ne m’était pas désagréable.

Vous allez voir que mon enthousiasme a été bien déçu.

Tom Hardy roule, et comme Chris Rea il est sur la route de l’enfer.

Un film au dispositif particulier

Après Under the skin, on va bientôt pouvoir parler de gensdansleurvoituresploitation dans le cinéma britanique. Là où Scarlet Johanson avait encore le droit de sortir de sa voiture pour envoyer de pauvres hères dans les limbes primordiales, Tom Hardy est condamné à rester tout seul dans sa voiture pendant les une heure trente de trajet sur l’autoroute.

Tout ceci ressemble plutôt à un dispositif de théâtre que Steven Knight a bien du mal à filmer. Alors que ce qui nous intéresse est la performance du grand Tom (un de mes acteurs actuels préférés) , le créateur de Qui veut gagner des millions ? s’obstine à le filmer de l’extérieur pendant au moins toute la première moitié. Il n’est donc pas facile d’apprécier le jeu de l’acteur quand la moitié de son visage est mangée par les reflets de l’autoroute sur la vitre. J’imagine qu’il y a une volonté de mise en scène qui fait sens derrière ce choix, mais il n’a rien d’évident, et on a l’impression que ce choix n’est dû qu’à une volonté de faire joli.

Ce dispositif est donc assez particulier mais pas complètement unique, puisqu’Abbas Kiarostami a déjà réalisé deux (très bons) films de cette manière : Le goût de la cerise et Ten. Mais là où ses deux films avaient une valeur métaphorique (la route comme enfermement, la voiture comme lieu à la fois privé et public) où chaque personnage rencontré représentait une partie de la société Iranienne, Locke n’a pas d’autre valeur de que voir un homme rouler d’un point A à un point B.

Evidemment, il va faire des choses pendant le trajet, comme répondre à des appels téléphoniques, puisqu’on l’imagine mal écouter les grosses têtes pendant toute la durée du film (ce qui ferait du film une vidéo d’art contemporain, ma foi pourquoi pas, mais ce n’est pas le sujet) (et en même temps, je suis sûr que voir Tom Hardy rire des blagues de Guy Montagné en criant « Ah la salope ! » dans sa voiture serait divertissant).

Il va donc y avoir du drame, du rebondissement, pour justifier que l’on voie ce trajet.

Et c’est là que vient la grosse pilule à avaler, et c’est un peu un spoiler puisque la bande annonce cache bien de quoi il est vraiment sujet, même si le mystère est éventé dès les cinq premières minutes de film.

Donc vous voyez si vous voulez lire le prochain paragraphe ou pas.

Une grosse pilule à avaler

Alors voilà, quand on veut raconter ce genre d’histoire, on a intérêt à avoir un scénario bien solide. Phone game, Buried, sont des films où l’on ne sait pas pourquoi le héros s’est retrouvé dans cette misère, et tout l’enjeu est de savoir pourquoi il y est et comment il va s’en sortir.

Mais Locke n’est pas un film policier mais un drame social. Tom Hardy a été infidèle à sa femme, et la femme avec qui il a couché va accoucher de son enfant. Il se sent obligé (pour des raisons que l’on apprendra plus tard) d’y aller, d’être là, et de reconnaître son enfant. Seulement il y a un hic :

1 – l’accouchement tombe le jour d’un match de foot particulièrement important, pour lequel il avait motivé toute sa famille

2 – Surtout, Ivan Locke est un contremaître spécialisé dans le béton, l’un des meilleurs d’Angleterre. Et justement, le lendemain, il doit superviser la plus grosse opération Européenne de pose de dalle de béton pour un immeuble, hors centrale nucléaire. Ca tombe mal.

Évidemment, tout ceci n’est pas de chance, parce que l’accouchement en question est prématuré de deux mois, et tombe juste ce jour là, vraiment, oh là là c’est pas de chance.

Prenons un peu de hauteur : le propre d’un événement est d’être un acte en rupture avec le temps quotidien. Par exemple la chute du mur de Berlin : vous êtes habitué depuis près de 40 ans à voir l’Allemagne de l’Est séparée de l’Allemagne de l’Ouest quand tout d’un coup : plus de mur, plus de séparation, et bientôt plus d’URSS. Ou la révolution française : les rois dominent depuis des années, et tout à coup, la tête de Louis XVI dans un panier.

Locke est le récit en temps réel d’un événement dans la vie du héros : un moment où son quotidien change radicalement, une rupture totale avec son passé qui va l’ouvrir vers un futur complètement indécis. Une sorte de Le jour où tout a basculé : the movie.

Mais pour que l’on croie à cet événement, il faut que le spectateur ressente de manière particulièrement nette sa fatalité. Par exemple dans Horace de Corneille, les deux familles liées vont devoir s’entretuer pour le bien de leur pays. On comprend pourquoi ils doivent le faire, on comprend pourquoi c’est tragique, et on comprend que les conséquences ne seront plus jamais les mêmes.

Dans le cas de Locke, on a juste l’impression que les événements se passent ainsi parce que cela doit se passer ainsi. Tom Hardy passe son temps à justifier son action par des raisons morales, mais les conséquences de son action me paraissent bien plus graves, parce que

1 – cela remet en cause son travail qui semble être toute sa vie, ainsi que celui de plusieurs centaines de personnes (il s’agit d’un chantier colossal)

2 – cela remet en cause son mariage

3 – Pour une femme qui ne compte pas pour lui, et dont il ne compte visiblement pas élever l’enfant (en tout cas, pas avant l’âge de 7 ans). Sachant qu’il y a de nombreux pères qui ne sont pas présents le jour de l’accouchement et cela ne les empêche pas d’être de bons pères.

Et même si l’on accepte cela, on ne comprend pas très bien pourquoi Locke remet tout en cause.

Pourquoi a-t-il dit à sa famille de se préparer pour le match, alors que le chantier aurait de toute façon demandé qu’il y passe la nuit ?

Pourquoi ne peut-il pas dire à sa femme qu’il est sur le chantier, et cacher qu’il est parti pour l’accouchement ?

Pourquoi, alors qu’il arrive vers Londres vers 22h30 / 23h, ne peut-il pas être sur le chantier à 05h30 alors qu’il n’y a qu’une heure trente de route ?

Toutes ces questions font que j’ai eu beaucoup de mal à ne serait-ce qu’accepter l’histoire du film, ce qui pose de gros problèmes pour l’apprécier.

Un film pas franchement passionnant

Imaginons que vous avaliez la grosse pilule dont je viens de vous parler (et après tout, il doit bien y avoir des choix psychologiques plus étranges dans l’histoire du cinéma), est-ce que le film nous tient en haleine jusqu’au bout ?

Pas vraiment en fait : des choix initiaux de Locke découle tout le film, dans l’ordre exact que l’on pourrait imaginer. Il n’y a à vrai dire aucune surprise dans le film, au delà de sa prémisse.

Locke s’embrouille avec sa femme, Locke s’embrouille avec son employeur, Locke tente de rassurer la personne vers qui il roule (et qui n’est pas franchement sympathique), Locke parle à son père absent.

Une grande partie de l’intrigue est basée sur l’organisation du chantier prévu pour le lendemain, les routes à bloquer, les cuves à vérifier, ce qui non seulement crée des rebondissements artificiels, mais en plus n’intéressera personne à part les amateurs de gestion de projets.

Bref, non seulement la prémisse est douteuse, mais son développement n’est pas foncièrement intéressant.

Et alors c’est bien ?

Bah non, c’est tout pourri. Performance de Tom Hardy gâchée par des choix de réalisation douteux, histoire peu crédible et développée de manière peu intéressante, je ne vois vraiment pas pourquoi vous voudriez voir ce film.

Je pense qu’après son film avec Jason Statham, Steve Knight voulait revenir avec un petit projet malin, qui mettrait en valeur ses talents de scénariste. Malheureusement, si l’idée est séduisante, elle souligne les limites de son auteur, dont la volonté d’intégrer les communautés immigrées anglaises est intéressante (Dirty pretty things était un polar dans le milieu des immigrés clandestins, Les promesses de l’ombre s’inscrivait dans le contexte de la communauté russe), mais qui n’arrive jamais vraiment à mettre cette intention au service d’histoires captivantes (Les promesses de l’ombre ne tient selon moi que par la réalisation de Cronenberg et la prestation remarquable de Viggo Mortensen).

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